Gazette
Nicolas Louis Marie Nussbaumer, psychiatre et psychothérapeute FMH, Lausanne, Suisse, le 1er février 2026
J’aborde aujourd’hui la question de la douceur, qui est nécessaire à la vie et sans laquelle nous
dépérissons. Elle est essentielle à nos vies en général, et doit habiter également les
psychothérapies comme les interventions systémiques. En effet, notre époque devenue si dure,
compétitive, belliqueuse, souvent destructrice et cruelle, semble avoir fait perdre la boussole de
l’humanité à beaucoup.
La douceur dans nos relations est l’une des réponses possibles à cette situation.
Depuis notre plus petite enfance, en effet, nous nous attendons à ce qu’on nous fasse du bien :
Il y a depuis la plus petite enfance jusqu’à la tombe, au fond du coeur de tout être humain,
quelque chose qui, malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts et observés, s’attend
invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal. C’est cela avant toute chose qui est
sacré en tout être humain (Simone Weil).
Depuis notre plus petite enfance, notre regard est capable de Présence :
Lorsque, en Inde, j’ai rencontré le regard d’ermites ou de sâdhus (hindous qui ont renoncé à la
société, ne travaillent plus et mendiant leur nourriture – note de l’auteur), des regards dans
lesquels on entre et on se perd, je me suis dit : « Je connais ces regards, je les ai déjà vus sur
cette terre ». C’était le regard des nouveau-nés que j’avais connus. Comme celui des bêtes, ces
regards nous parlent de la Présence. Il n’y a rien en eux qui fasse obstacle entre l’amour et
nous, il n’y a personne qui jette son ombre, il n’y a pas le filtrage de l’ego (Christiane Singer).
Depuis notre plus petite enfance :
Venue du plus loin de la mémoire de la vie, là où mère et enfant ne font qu’un, corps fusionnés,
la douceur évoque un paradis perdu. Un avant originel qui serait une aube. Mais dès le
commencement, il y aura eu de la violence, de la terreur, du meurtre (…) Le paradis est toujours
perdu si on le rapporte à l’origine (…) De l’animalité, la douceur garde le secret. (Anne
Dufourmantelle).
Dans le champ de la psychothérapie, quelle que soit notre école, systémique, psychanalytique
ou autre, et sans entrer ici dans l’importante question posée en 1932 déjà par le psychanalyste
hongrois Sandor Ferenczi à la société psychanalytique de son époque sur La confusion de
langue entre les adultes et l’enfant, je relève sa confession, tellement sincère qu’elle apparut
comme choquante à ses contemporains, majoritairement des hommes :
Nous reconnaîtrons et admettrons sans fard, en nous-mêmes, comme chez les membres du
groupe, ces « faiblesses » que l’on cache ou refoule aujourd’hui parce que enfantines ou
ridicules, cette nostalgie dissimulée derrière le cynisme du plus brutal des gangsters, à savoir
le désir d’une tendresse douce et enfantine et le bonheur de la confiance (Sandor Ferenczi, cité
par Gisèle Harrus-Révidi).
Les « faiblesses » de Ferenczi rejoignent nos vulnérabilités de psychothérapeutes et d'intervenant.e.s
enchevêtrées avec nos compétences dans le patchwork de nos existences, de notre
identité qui peut être métaphorisée par une « carte du monde » toujours vivante, toujours
mouvante, toujours prête à dialoguer avec les autres cartes du monde.
Il s'agit pour nous, et c'est notre mission, de dialoguer avec les autres cartes du monde,
celles des personnes qui nous consultent parce que blessées, traumatisées, endeuillées,
et qui présentent leurs vulnérabilités, mais toujours conservent également leurs multiples compétences.
Au-delà de la technique, c’est bien la qualité de l’accueil de ces personnes qui est fondamental,
dans nos cabinets de consultation comme dans nos interventions systémiques, un accueil
bienveillant, attentif, ouvert, parfois confrontant, jamais jugeant, un accueil toujours empreint
de douceur.
Références :
+ Weil Simone, 1943. La Personne et le sacré. Éd. Allia, Paris, 10.
+ Singer Christiane, 2001. Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? Albin Michel, Paris, 61.
+ Dufourmantelle Anne, 2013. Puissance de la douceur. Payot & Rivages, Paris, 20 et 23.
+ Ferenczi Sandor, 2004. Confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Payot & Rivages, Paris, 22.